Madhya Prades : L'Inde intouchée
Photographie par Sohrab Hura (Magnum Photos)
D’ici à la gare Victoria, il n’y a que deux pas et je me risque à prendre l’un de ces trains de banlieue… Histoire de… J’y suis le seul Européen et, au milieu de la cohue d’un wagon masculin, véritable nid de frelons accrochés à des poignées d’acier, ou cheveux dans le vent sur les marchepieds des portes grandes ouvertes, on remarque l’étranger, le questionne, tente gentiment de lui créer un espace vital, il est là question de pouvoir respirer. Deux jours à Bombay passés tels un battement de cœur : l’extraordinaire laverie à ciel ouvert de Dhobi Ghat, ces mille lavoirs au milieu des gratteciel, des déjeuners farsis de ces Perses autrefois chez eux ici, des pinces de crabe royal pêché dans la baie. Bollywood bien sûr, sublime de kitsch, et la demeure de Gandhi, sa vie, une philosophie…Les quartiers rénovés de ce nouveau Bombay, qui se transforme, s’enrichit. Puis, puis… les nuits de Bombay : lounge bars surplombant la ville, Indiennes à la beauté épurée, mannequins manichéens, dance floors endiablés, petits déjeuners sur la baie. Le charme a opéré. Je reviendrai à Bombay.
Nous arrivons à Dhâr, ville oubliée entourée de ses trois lacs. J’adore Dhâr, et semble bien être le seul voyageur en ce jour de marché dans l’ancienne capitale devenue une ville que l’on penserait banale. Des étals sur pneus de bicyclettes sont poussés par des hommes, tirés par des bœufs, devant des immeubles de deux à trois étages couleurs Malabar ou fraises Tagada. Une architecture jugée atroce selon les critères esthétiques des grandes cités indiennes, mais qui me fait rigoler, qui n’est pas sans rappeler les affiches des nanars de Bollywood. Des chariots dédiés aux fêtes nuptiales brillent dans le soleil de leur déco ripolinée. Au-dessus, au-delà, sont les remparts d’un fort laissé en désuétude, dernière trace de la dynastie Paramàras, construit au xive siècle par le sultan de Delhi. Plus loin est la somptueuse mosquée de Làt Masjlid, datant de 1405, servant tantôt aux musulmans tantôt aux hindouistes, selon les jours de rituels. On ne s’y mélange pas. On ne plaisante pas avec cela.Au départ de Dhâr, le long de la route qui mène à Mandu, de curieux arbres, déjà rencontrés ailleurs, en un tout autre continent, poussent comme s’ils étaient ici chez eux. De colossaux baobabs côtoyant les tours mogholes apparaissent au milieu des champs de blé, font de l’ombre aux chèvres égarées. L’histoire veut que les sultans locaux firent commerce au xive siècle avec les califes d’Égypte. Tout bon négoce s’accompagnant de cadeaux, rares, ils offrirent des perroquets parlant et reçurent en retour des graines de baobabs que les Égyptiens avaient collectées en-deçà du Sahara. Elles prirent si bien racines ici qu’elles firent de la région leur résidence secondaire, à des milliers de kilomètres de l’Afrique noire, dont elles sont originaires.
“C’est à la fin des années 90 que je me suis décidé à redonner tout son lustre à Ahilya Fort. Avec l’indépendance en 1947, le statut des maharadjahs a changé, leurs fortunes ont été confisquées. Ici, les lieux étaient au bord de la ruine. Petit à petit nous avons tout repris. J’ai décidé d’y créer cet hôtel de quatre chambres au début. Il y en a maintenant 13”, raconte-t-il. La terrasse où nous sommes assis domine le fleuve tranquille, les bâtiments sacrés. La demeure forme un vaste rectangle où se répartissent les suites, les chambres. Toutes sont différentes, agrémentées de matériaux nobles, bois sombre, chaux blanche et tissus chamarrés. Les espaces lumineux donnent sur un jardin, sur la rivière. Aux premières heures l’on s’y perd, se retrouve par hasard auprès d’une vaste piscine que dominent les remparts du fort, dans un potager fantastique face à une large vasque de pierre, où un homme, délicatement, dispose des pétales de rose à même l’eau, en un tableau vivant. À chaque fois, Aymée, “maîtresse de maison” rêvée, vous retrouve, vous remet sur le droit chemin. Esthète, érudit et sans doute poète, Richard Holkar semble avoir l’œil et la main sur tout. Des plantations de fleurs folles jusqu’aux repas sur lesquels, en fin gourmet – lui qui dans une autre vie écrivait un livre sur la gastronomie des maharadjahs – conçoit les mets, veille à leur préparation, goûte, précise et affine les saveurs.
L’hôtel Oberoi de Bombay