Henry Jacques : la rose en majesté
Dans le monde de la haute parfumerie, Henry Jacques poursuit son chemin en prônant l’authenticité et la rareté. À l’atelier de La Motte, dans le Var, a éclos la rose de mai, et avec elle ses trois éditions limitées, Rose Azur, Rose Soleil et Rose très Rose. L’occasion également de rencontrer trois personnalités inspirées par la reine des fleurs, l’artiste lifestyle Inès-Olympe Mercadal, la cheffe Manon Fleury et la collectionneuse Daphné Lignel.
Depuis que le fondateur a passé la main à sa fille Anne-Lise Cremona, celle-ci se consacre à ouvrir la maison Henry Jacques sur le monde à travers une façon particulière de concevoir et de recevoir. Avec plus de 3 000 compositions, la marque ne cesse de se renouveler et d’accompagner ses clients dans une démarche olfactive très personnelle. Ce positionnement à conduit à la création de l’Atelier-Laboratoire et de sa Collection de l’Atelier. Rencontre avec cette femme de talent entourée de ses fils, Antonin Khalife (apprenti parfumeur) et Sacha Khalife (directeur de la stratégie), pour nous raconter la fabuleuse histoire de cette rose de mai.
L’OFFICIEL : Comment est née cette narration autour de la rose ?
Anne-Lise Cremona : De la rose, on connaît la couleur, la fleur et on pense connaître son parfum, mais finalement est-ce que l’on connaît si bien son essence dans un monde où le parfum de rose est si galvaudé? Notre rêve était de travailler autour de son parfum. Nous avons donc, après cinq années de travail, récolté notre propre rose.
Antonin Khalife : Cette rose résulte d’un travail sans compromis. L’eau du domaine n’est pas traitée. Les pesticides ont été remplacés par des coccinelles et les tracteurs par des chevaux pour que la terre, argileuse, puisse mieux respirer. On a donc créé notre écosystème.
L’O : Quelle est la différence entre la rose de Grasse, la plus utilisée dans le monde de la parfumerie, et la vôtre ?
AK : La rose de Grasse est extrêmement poudrée, légèrement miellée et délicate. Notre rose de mai est beaucoup plus herbacée, très miellée, avec ce parfum d’épice très chaude qui nous rappelle la cannelle du Sri Lanka.
L’O : Comment passer de quatre tonnes de roses à un absolu de rose puis à une collection en série limitée ?
ALC : La première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est Le Petit Prince. “C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui rend ta rose importante.” Tout est dit. La maison Henry Jacques a éprouvé le même sentiment avec sa rose de mai. Elle qui est née sans calcul. Nous voulions qu’elle soit la rose de l’excellence. Ne pouvant pas l’inclure dans un parfum sur du long terme, sa production n’étant pas assurée, nous pensions que la série limitée lui serait plus adaptée. C’est en regardant un jour une très belle lithographie de Miro que l’idée m’est venue. Notre démarche, purement créative, est celle de l’artiste, qui accepte de dupliquer ses œuvres à travers la lithographie et la numérotation afin de pouvoir l’ouvrir aux autres.
L’O : Comment cette collection peut-elle s’écrire dans le temps ?
ALC : Nos essences ne contiennent pas d’alcool donc ne s’altèrent pas. L’oxydation est au minimum et est même favorable puisqu’elle permet à l’essence de vieillir beaucoup mieux. L’essence, par sa concentration, permet à cette collection ainsi de s’écrire dans le temps.
Sacha Khalife : Avec la Collection de l’Atelier, on voulait mettre l’accent sur la création. L’olfaction est très souvent mal représentée et exprimée d’un point de vue pédagogique, trop souvent superficiel. On a voulu expliquer toutes les variations de notre rose, avec ses reflets et ses souvenirs, à la façon d’une œuvre abstraite en trois parties dont les références artistiques s’aventurent de Klein, pour l’utilisation de sa couleur unique, à Matisse, qui a travaillé les formes et les collages.
L’O : Parlez-nous des trois éditions...
AK : Rose très Rose est une interprétation de nos parfums à la rose. Sa couleur se rapproche de celle de la feuille d’or. Son parfum est assez végétal, légèrement épicé avec du safran, de l’oud et de la feuille de violette qui lui confèrent un côté légèrement aquatique. Rose Soleil est très élégant et d’une grande féminité. Il fait référence à un parfum historique de la maison. En ouverture, on retrouve le clou de girofle du Sri Lanka, la bergamote de Sicile puis l’ylang-ylang de Madagascar, du patchouli et de l’iris. Rose Azur est une création totale. Il a un léger côté confiserie sans être sucré. On perçoit dans ce parfum crépusculaire de l’essence d’orange de Sicile et du cèdre de l’Atlas, avec ce boisé sec et en même temps extrêmement rond.
Inès-Olympe Mercadal
L’art de recevoir, de partager et de réunir : tant de valeurs chères à la créatrice de IOM, une marque de vaisselle colorée, pour des tables aussi joyeuses que raffinées.
L’OFFICIEL : Quel est votre rapport au parfum ?
Inès-Olympe Mercadal : Intense. J’ai une mémoire olfactive très forte, il m’arrive même de rêver d’odeurs. J’aime surtout les fragrances orientales comme le musc, l’ambre, l’oud, l’encens, la myrrhe. Des choses lourdes et puissantes.
L’O : Quelle est l’odeur de votre enfance?
IOM : La mer et le parfum des arbres à Minorque, quand nous traversions la campagne sur le chemin de la plage.
L’O : Que représente la rose pour vous ?
IOM : La féminité envoûtante. Depuis l’Antiquité, elle symbolise l’amour et la passion.
L’O : L’odorat joue-t-il un rôle dans votre processus de création ?
IOM : Tout à fait. Lorsque je crée des céramiques, je les associe à une saison, une pierre précieuse et un parfum de fruits ou de légumes de saison. Une ambiance, en quelque sorte.
— Par Karen Rouach
Manon Fleury
Chez Datil, le restaurant de cette cheffe de 32 ans fraîchement étoilée par l’intransigeant Guide Michelin, ça sent les sauces mijotées, les gâteaux tout juste sortis du four, mais aussi les fleurs. Travailler la rose la rapproche d’ailleurs chaque fois plus de la cuisine du Moyen-Orient, qui l’inspire au quotidien.
L’OFFICIEL : Que vous évoque ce parfum à la rose ?
Manon Fleury : Un incontestable petit côté rétro, et des souvenirs de pâtisseries orientales. Au retour d’un voyage au Maroc, par exemple, j’ai créé un dessert avec de l’eau de rose et des agrumes. Ça se marie très bien et ça peut remplacer le sucre.
L’O : Quel rôle joue l’odorat dans la gastronomie?
MF : Tout part de là. Avant de mettre une cuillère dans la bouche, mon premier réflexe, c’est de sentir. De même pour choisir les produits qui composeront mes plats. Certaines senteurs peuvent susciter des émotions, et je trouve ça incroyable.
L’O : Qu’est-ce que ça fait d’être récompensée après seulement six mois d’ouverture?
MF : C’est une validation du travail accompli jusqu’à maintenant. Le fait d’être une femme me rend encore plus fière, car je peux montrer aux autres que c’est possible. C’est un métier très difficile, mais on peut y arriver dans la joie, et avec bienveillance, avec une nouvelle forme de management et en gardant ses valeurs intactes.
— Par Karen Rouach
Daphné Lignel
La collectionneuse d’art et compagne de l’architecte Charles Zana prouve toute sa passion pour les bijoux anciens à travers sa propre marque, Lubie. Elle croit fortement aux odeurs qui suscitent des émotions et ravivent des souvenirs. La rose en fait partie.
L’OFFICIEL : Quel est votre rapport au parfum ?
Daphné Lignel : Aujourd’hui je ne porte rien d’entêtant, j’aime les odeurs subtiles et fraîches, celle d’un T-shirt propre, de la mousse des forêts. L’été, je peux porter de la fleur d’oranger ou des eaux de Cologne classiques pour homme.
L’OFFICIEL : Quel rôle joue la nature dans votre processus de création ?
DL : J’ai toujours trouvé la nature et ses formes organiques très inspirantes; les formes libres des coquillages, les effets de matière d’un bois, du verre ou du cristal de roche sont d’ailleurs très présents dans ma prochaine collection de bijoux sur laquelle je travaille, Out of the Ordinary.
L’OFFICIEL : Que vous inspire ce parfum à la rose ?
DL : Le jardin de roses sauvages de ma grand-mère, en Auvergne. On aurait dit des pivoines. C’est une odeur délicieuse que je ne pourrai jamais oublier. Et puis il y a ces boucles d’oreilles en forme de pétale de rose, rapportées d’un voyage en Australie, que je ne quitte plus. On y voit même les rainures, irrégulières, ce qui les rend très réalistes.
— Par Karen Rouach